Le maire de Saguenay, Jean Tremblay, est «en croisade», pour reprendre l’expression qui fait image. Les traditions religieuses en place sont ébranlées par un jugement du Tribunal des droits de la personne en faveur du Mouvement laïque québécois et du citoyen Alain Simoneau: la prière qui précède les assemblées publiques du conseil municipal ainsi que les signes religieux exposés dans la salle du conseil doivent être éliminés. D’un côté, on fait valoir la tradition catholique du milieu et la liberté de pratique religieuse des élus, de l’autre, on réclame le respect de tous les citoyens, sans discrimination liée à la religion, par les institutions publiques et leurs représentants. Trouvé dans son tort par le tribunal, le maire de Saguenay veut en appeler de la décision qui l’intime de verser d’importantes sommes en dommages moraux et punitifs au demandeur. Tout ceci se déroule au niveau municipal, dans une région du Québec à forte majorité catholique.
À un autre niveau de gouvernement, une joute politico-religieuse se déroule de manière un peu plus insidieuse depuis plusieurs années. Des journalistes qui observent la scène fédérale s’interrogent sur l’influence importante des groupes évangéliques – souvent identifiés comme «la droite religieuse» – auprès du gouvernement conservateur de Stephen Harper. Des enjeux politiques tels les unions entre personnes de même sexe, le droit à l’avortement, l’aide internationale, l’environnement et même la politique étrangère (notamment en ce qui concerne Israël) seraient traités par plusieurs membres du gouvernement suivant des considérations religieuses. Même la récente tourmente dans laquelle s’est plongée Bev Oda autour du financement de Kairos (un organisme chrétien œcuménique – de gauche, pourrait-on dire – d’aide internationale) laisse perplexe devant les motivations de la ministre. Quelqu’un a-t-il remarqué que le site de l’organisme en question propose entre autres une «réflexion sur la foi chrétienne et les sables bitumineux»? Mais c’est plutôt sur des allégations d’antisémitisme que le financement gouvernemental jusque-là accordé par l’ACDI lui a été refusé.
D’une situation comme de l’autre se dégage un malaise. On a beau dire que la religion n’a pas sa place dans la sphère publique, que les croyances et les pratiques religieuses doivent rester dans le domaine privé, on sait bien qu’il y a là une utopie. Tout croyant pourra reconnaître qu’il est difficile d’être religieux chez soi et de se détacher de ses convictions aussitôt hors du temple ou de la maison. Même chose pour l’athée – si on accepte de considérer l’athéisme comme un système de croyances – qui transporte sa vision non religieuse du monde dans toutes ses sphères d’activité.
Que des gens de toutes croyances s’engagent en politique, c’est le propre de la démocratie de droit où la liberté de conscience règne. Que leurs convictions religieuses motivent en partie cet engagement en vue du bien commun, cela se conçoit. Que ce désir de servir l’ensemble des citoyens au nom d’une valeur suprême se manifeste dans une prière faite publiquement, dans un cadre institutionnel civil, et voilà que la ligne qui doit tenir le politique et le religieux séparés commence à être transgressée. Cela contrevient-il au droit de quelqu’un? Et l’empêcher ne brime-t-il pas celui qui veut exercer sa foi dans son intégralité? C’est dans de telles situations qu’on doit trancher entre la liberté des uns qui finit là où commence celle des autres, et c’est ce que le Tribunal des droits de la personne a fait. Se braquer devant cette décision ne peut qu’alimenter l’intolérance religieuse.
Que des élus exercent leurs fonctions de représentants de la population en appuyant leur engagement sur une foi profonde, ce peut-être pour le bien de tous. Que des décisions politiques reflètent une idéologie partisane dictée par des principes religieux, c’est autre chose. Même principe: que des groupes de pression de toute allégeance (religieuse ou politique) exercent leurs droits de représentation auprès des élus de manière juste et équitable, c’est dans la nature d’un système fondé sur la représentation des citoyens. Mais qu’un mouvement religieux donné ait un accès privilégié à l’appareil gouvernemental (tant chez les élus que chez les hauts fonctionnaires), là réside le problème.
C’est pourquoi il importe d’ajuster les mécanismes démocratiques et légaux qui peuvent contrôler de telles dérives. Les chartes de droits en sont un outil, car elles protègent la liberté de conscience de personnes. Le système électoral en est un autre, car il nous donne la possibilité de choisir nos représentants. Les règles entourant le lobbyisme en sont aussi, mais encore faudrait-il que les groupes de pression d’allégeance religieuse y soient soumis au même titre que ceux d’intérêts financiers. Mais contrairement à ceux qui croient que la religion doit rester dans la sphère privée, cependant, je pense que le citoyen a tout intérêt à ce que les motifs religieux des élus soient connus, voire manifestés publiquement, plutôt que mis en exercice en catimini sous de faux principes. Vivre dans une société laïque ne signifie pas bannir toutes les conceptions religieuses du domaine social. Mais c’est en accepter la diversité, la coexistence et le fait que ces conceptions religieuses n’aient pas préséance sur les droits civils et sur le bien commun.
